La Lettre

Le défi migratoire

Un spectre hante l’Europe : le migrant. Cette figure insaisissable, ce concept, pourrait-on dire, recouvre tant de réalités, tant de situations, tant de moments différents que les propositions à la fois réalistes et solidaires peinent à être entendues. Ou quand elles le sont, tardent à être mises en œuvre.

Ceux qui les soutiennent, avec mille arguments de bon sens, butent sur les discours démagogiques des extrêmes qui ne proposent rien, mais qui refusent tout. Et qui retirent ainsi à peu de frais des avancées dans l’opinion dont on mesure, élection après élection, tout le danger.

Des solutions, depuis l’épisode dramatique de 2015 qui reflétait en particulier la situation en Syrie, il en a été proposé de nombreuses. Toutes se sont élaborées au niveau pertinent, le seul qui vaille en la matière : le niveau européen. Depuis le premier plan Juncker jusqu’au pacte asile-migration enfin adopté par le Parlement européen le 12 juin de cette année, tout a été envisagé, proposé, chiffré, et maintenant que la Hongrie n’est plus un pays empêcheur de décider, on serait tenté de dire : il n’y a plus qu’à… Alors ?

Ce «pacte asile et migration» prévoit en effet des dispositions parfaitement réalisables, qui ne trahissent pas les valeurs de l’Europe. En outre, les moyens nécessaires pour la mise en œuvre sont prévus : tant sur le plan opérationnel (triplement des effectifs de Frontex) que sur le plan juridique (efficacité et rapidité des procédures de traitement des demandes).

Sur ce deuxième volet, le pacte va jusqu’à envisager des actions qui auraient paru impensables voici encore peu de temps : ainsi des fameux «centres de retour».

Centres de retour ? De quoi s’agit-il ?

Un «centre de retour» (on dit parfois «plateforme» ou «hub» de retour, mais autant éviter) sont des espaces de rétention situés hors UE dans des pays considérés comme «sûrs», et avec lesquels chaque État pourra conclure des accords bilatéraux de réadmission. Pourront y être envoyés des migrants en séjour irrégulier dans l'UE, notamment ceux dont la demande d'asile a été rejetée. Ils pourront fonctionner à la fois en vue du retour ultérieur vers le pays d’origine, ou bien comme lieu de séjour durable.

19 États-membres (dont la France) se sont déclarés prêts à utiliser ce dispositif - ce qui ne va pas manquer de prendre un certain temps, car la chose est tout sauf simple, quand on y réfléchit.

Les réactions, par contre, ne se sont pas fait attendre : triomphalisme relatif de l’extrême droite (qui ne s’estime pas pour autant pleinement satisfaite, sans rien proposer de plus) et satisfaction d’une partie de la droite, au Parlement européen et ailleurs ; protestations ulcérées de la gauche (S&D, Verts/ALE et GUE) ; le centre pro-européen pour sa part, fait plutôt profil bas, ce qui traduit peut-être une certaine résignation face à la pression des évènements et d’une partie de l’électorat.

Comment se faire une opinion ?

Les arguments «pour» se prévalent tous d’une approche pragmatique et réaliste visant à maîtriser l’immigration, surtout l’immigration irrégulière et clandestine. Les arguments «contre» affirment surtout que ces dispositions contreviennent aux valeurs fondamentales de l’UE et ne sont pas assorties de garanties juridiques suffisantes. L’invocation des valeurs de l‘humanisme revient régulièrement.

On a donc d’un côté des arguments d’efficacité, de pragmatisme (et comment les récuser ?) et de l’autre un appel à des principes essentiellement moraux, qui ont aussi un coût (la solidarité, ce n’est pas qu’un mot, c’est aussi une réalité) mais qui butent sur des inquiétudes non dénuées de fondement (crainte du terrorisme, difficultés d’acculturation, poids sur la protection sociale, difficultés d’insertion dans l’emploi, etc).

D’abord, il faut noter que cet indéniable durcissement de la politique migratoire s’adresse explicitement à des catégories bien identifiées de migrants (demandeurs d’asile ou non). Notamment :
  • Ceux dont la demande d’asile (ou d’accueil) apparaît d’emblée comme irrecevable…
  • …entre autres (mais pas seulement) parce qu’elle émane de ressortissants de pays jugés « sûrs ». Cette liste a d’ailleurs été élargie, incluant désormais les pays suivants :
    • Le Bangladesh, la Colombie, l'Égypte, le Kosovo, l'Inde, le Maroc et la Tunisie
    • Les pays candidats à l'adhésion à l'UE
  • Les personnes susceptibles de représenter un risque pour l’ordre public
  • Les personnes ayant déjà fait l’objet d’une mesure d’expulsion

On peut redouter qu’à l’usage ces mesures ne débordent un peu du cadre initialement prévu et ne concernent, au moins occasionnellement, des personnes «innocentes». Néanmoins il ne faut pas oublier que les garanties juridiques, ainsi que les institutions qui les appliquent, ne sont pas près de disparaître. C’est par exemple ce qu’affirment les responsables de l’Agence européenne des Droits fondamentaux, située en Autriche (cf https://fra.europa.eu/fr/news/2025/la-creation-de-centres-de-retour-ne-saurait-donner-lieu-des-zones-de-non-droit). Paradoxalement, c’est en Autriche que se situe un des foyers les plus virulents de la revendication anti-migrants.

La question est : quelles sont les alternatives ?

Les positions radicales sont tellement ridicules qu’il serait vain de spéculer sur leurs conséquences, au cas où l’une ou l’autre viendrait à être mise en œuvre, dans un seul État-membre ou même à l’échelle de l’Europe. Mais elles méritent néanmoins qu’on les examine de près.

Qu’en est-il d’abord de l’anti-immigrationnisme radical : fermeture totale de la frontière, rideau de fer ou son équivalent, emprisonnement et expulsion systématique, bref une situation à la coréenne ou à l’albanaise (d’autrefois). On est en présence d’un «protectionnisme démographique» d’où la notion de pureté ethnique n’est pas absente, qui se déconsidère -moralement- dans l’instant même où il est énoncé, et qu’on sait de toute manière impraticable. Orban l’a tenté avec le succès que l’on sait ; nécessité faisant loi, la Pologne n’en est pas loin sur sa frontière avec la Biélorussie (mur de 150 km sur les 470 concernés). Mais compte tenu de la situation en Ukraine et en Biélorussie, on dira que le gouvernement polonais a quelques excuses.

On peut critiquer tout autant le «pro-immigrationnisme» radical : même s’il s’habille de propos généreux (solidarité, internationalisme, ouverture à l’autre), il ne s’embarrasse pas de considérations pratiques. Circonstance aggravante, il néglige le fait que ses appels incantatoires à une solidarité quasiment sans limite génèrent mécaniquement une réponse électorale d’extrême droite qui ne manquerait pas de la rendre totalement inopérante. De plus les arguments « réalistes » souvent invoqués, qui rappellent les besoins de main d’œuvre dans nos pays à population déclinante, sont à double tranchant : est-il moral de priver les pays d’émigration de personnes souvent qualifiées qui vont manquer chez elles ?

Tout cela mérite discussion. Et à tout prendre, la position de compromis adoptée par les institutions européennes offre quelques pistes de solution qu’il faut à présent expérimenter. Encore faut-il que les États-membres se mettent en mesure de les appliquer et surtout aient les moyens politiques de le faire.

La crise de Ceuta a-t-elle montré la validité de cette nouvelle approche de la question ?

L’« affaire » de Ceuta aurait pu constituer un crash-test du Pacte asile-migration. Mais en réalité, son caractère soudain et somme toute très bref, localisé et très lié au climat relationnel du moment entre l’Espagne et le Maroc, ne permettent guère d’en tirer des leçons. Le fait est que les réactions immédiates de plusieurs gouvernements (dont le nôtre), en ont fait percevoir à la fois la pertinence et la fragilité. Mais les 27 en ont tiré néanmoins une conclusion partagée qui va plutôt dans le sens d’une consolidation de Schengen en général, et du pacte lui-même en particulier.

De plus, cette crise a été l’occasion de rappeler une des dispositions prévues dans le pacte, qu’il n’a pas été nécessaire de mobiliser, les choses s’étant réglées relativement rapidement : le texte prévoit en effet d’anticiper, pour mieux les contrecarrer, les éventuelles tentatives d’instrumentalisation des migrations comme moyen de pression. L’expérience turque, aujourd’hui dépassée, a servi de leçon. Cf https://www.cep.eu/fr/sujets-europeens/details/la-crise-migratoire-a-ceuta-et-le-pacte-de-lue-sur-la-migration-et-lasile-trois-enseignements-pour-leurope.html.

Et la naïveté qu’il est de bon ton de reprocher à l’Europe semble faire place à une realpolitik sans laquelle il n’est pas de projet possible.

Octobre 2026
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